On nous répète, avec la componction de qui détient une vérité qu’il serait indécent de contester, qu’il ne faudrait surtout pas ressusciter ces vieilleries pédagogiques que sont la dictée et l’étude systématique de la grammaire. L’argument se pare des habits de la rigueur scientifique : ces méthodes, nous dit-on, n’ont jamais fait la preuve de leur efficacité. Formule commode, qui a le mérite de la simplicité et le défaut, plus embarrassant, d’être fausse.
Car enfin, examinons les faits avec le sourire que mérite une si belle pirouette logique. Depuis quand l’orthographe des élèves français s’effondre-t-elle, degré après degré, comme un château de sable cédant à la marée ? Depuis quarante ans environ, disent les études les plus sérieuses, celles qui comparent les mêmes dictées passées à des générations d’écoliers à intervalles réguliers. Et que s’est-il produit, précisément, durant ces quarante années ? La dictée quotidienne a déserté les salles de classe. L’analyse grammaticale, cette gymnastique de l’esprit qui apprend à repérer un sujet, un complément, une proposition subordonnée, s’est vue reléguée au rang d’activité accessoire, quand elle n’a pas simplement disparu des emplois du temps. Deux courbes qui descendent ensemble, main dans la main, avec une constance qui devrait au moins susciter la curiosité.
Deux courbes qui déclinent : la preuve par les faits
Or que fait-on de cette coïncidence, aussi troublante qu’un couple de danseurs parfaitement synchronisés ? On la regarde, on hausse les épaules, et l’on conclut que la dictée n’a jamais rien prouvé. Voilà un raisonnement qui mériterait sa propre statue au musée des sophismes. Imaginons un instant qu’un jardinier cesse d’arroser ses rosiers, les voie faner méthodiquement année après année, et proclame ensuite que l’arrosage n’a jamais démontré son efficacité sur la santé des rosiers. On rirait, à bon droit. Pourquoi cesserions-nous de rire lorsque l’argument porte sur la langue plutôt que sur les fleurs ?
Un remède jamais réellement essayé
L’honnêteté intellectuelle commanderait au moins ceci : avant de déclarer une méthode inefficace, il faudrait l’avoir réellement pratiquée, et non l’avoir abandonnée puis blâmée pour les dégâts causés par son absence. Or c’est très exactement l’inverse qui s’est produit. On a retiré la dictée, réduit la grammaire à peau de chagrin, remplacé l’exercice répété par des approches plus ludiques, plus intuitives, assurément pleines de bonnes intentions, et l’on s’étonne ensuite, la mine grave, que les copies des étudiants ressemblent parfois à des champs de bataille jonchés de fautes. Le patient n’a pas reçu le remède, et l’on conclut que le remède ne fonctionne pas.
La dictée, de ringarde à culte
Rassurons-nous cependant, car il y a dans cette affaire une excellente nouvelle, et c’est ici que l’humeur peut redevenir franchement joyeuse. Si l’orthographe s’apprend, et l’expérience des utilisateurs de notre site le montre chaque jour avec une évidence presque cocasse, alors rien n’est perdu. Nul besoin de nostalgie poussiéreuse, nul besoin de regretter les pupitres d’écolier ni les porte-plumes : il suffit de renouer, sous une forme moderne et même joyeuse, avec ce qui a toujours fonctionné. La dictée n’est pas une relique qu’il faudrait ranger au grenier des souvenirs, mais un outil d’une efficacité obstinée, qui continue de rendre aux mots leur architecture et aux phrases leur clarté. On pourrait presque la présenter comme on présente, dans le film Stars 80, ces chanteurs qu’on croyait oubliés : « Ce sont des has been… ah non, des chanteurs qui étaient au top… Ils sont devenus ringards, on va vous les rendre cultes. » La dictée a connu ce même purgatoire injuste. Elle n’a jamais cessé d’être efficace, elle a simplement traversé une mode qui la jugeait démodée. Il est temps de la rendre culte à nouveau.
Ainsi donc, à ceux qui claironnent que les vieilles méthodes n’ont jamais rien prouvé, répondons avec bonne humeur que la seule chose véritablement prouvée, c’est l’exacte concomitance entre leur disparition et l’effondrement qu’elles auraient précisément empêché. La dictée et la grammaire n’attendent qu’un mot pour revenir sur le devant de la scène. Il ne tient qu’à nous de les rappeler, sans grimace ni componction, avec l’enthousiasme que mérite une si belle et si simple évidence.





